À lire: Le nouveau monde version Google

10.2007 | Web

Voici un article que j’ai trouvé par hasard qui apporte un point de vue intéressant sur Google et sa stratégie pour conquérir le monde…

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Le nouveau monde version Google

Tiré de Les débats de l’Obs, par Gilles Anquetil du Le Nouvel Observateur

La philosophe interroge la mission que s’est donnée le moteur de recherche américain, qui ambitionne d’ «organiser toute l’information du monde » par Barbara Cassin

Missions
Google est le moteur de recherche le plus performant sur la Toile, celui qu’une écrasante majorité d’internautes utilise. Même s’il ne faut pas confondre, comme Google parfois nous y incite, Google (une société privée de droit américain) et internet (le réseau qui interconnecte le monde entier), Google est un bon révélateur du Net. Il peut nous aider à comprendre ce qui se passe avec le bouleversement du « paradigme de Gutenberg ». Nous avons encore très peu de recul : la France n’est reliée à l’internet que depuis 1988, Google est coté en Bourse depuis 2004. J’ai essayé de prendre du recul avec mes outils de philosophe. J’ai voulu comprendre ce que je faisais quand j’utilisais Google. Et puis il y a toujours un déclic. J’étais à un colloque – c’était au moment de la polémique lancée par Jeanneney (« Quand Google défie l’Europe ») – où j’ai entendu le représentant de Google-Europe proclamer avec une confiance à toute épreuve : «Notre mission est d’organiser toute l’information du monde.» Cette profession de foi missionnaire m’a fait peur.

Google a deux mots d’ordre : «organiser toute l’information du monde» et «ne sois pas méchant». Leur conjonction, mission universelle et lutte contre le mal, rappelle «le combat monumental du Bien contre le Mal» au fondement de l’action de Bush. Dans les deux cas, on proclame qu’il s’agit de promouvoir la démocratie. Rendre l’information accessible gratuitement, ce n’est pas envoyer des soldats en Irak. Mais l’analogie consiste à déployer des intérêts économiques et commerciaux sous couvert d’une mission de civilisation, à faire passer du politique pour du moral.

Démocratie culturelle ?
Google donne accès librement à un maximum d’informations pertinentes : redisons-le, c’est un outil génial. Mais je refuse de dire qu’il est, comme il le prétend, le «champion de la démocratie culturelle». Ou alors il faut revoir à la baisse et la démocratie et la culture. Ce qu’il appelle lui-même la «démocratie des clics» (en gros, « un clic, un vote » pour une publicité, et « un lien, un vote » pour un résultat), ça n’a rien à voir avec de la démocratie. Pour une raison simple : il n’y a aucune dimension politique là-dedans. Cliquer n’est pas voter, avec des clics, on ne construit pas de monde(s) commun(s). Pour la culture, c’est pareil : de l’information, même fiable, ce n’est pas de la culture, c’est à peine de l’information digne de ce nom – structurée. Il manque ce que Hannah Arendt appelle la dimension de l’oeuvre. Elle pense d’ailleurs que les deux se rejoignent – que le goût est une faculté politique.

Je ne crois pas que Google soit le premier à (se) tromper sur la « démocratie culturelle ». Depuis les Grecs, on s’écharpe sur ce sujet. Je vois bien Platon dire des sophistes qu’ils sont les champions d’une démocratie culturelle sans démocratie et sans culture, d’autant plus « google » qu’ils gagnent de l’argent. Mais c’est là du pur Platon ; car, pour moi comme pour Hegel, les sophistes sont plutôt les « maîtres de la Grèce », maîtres en politique, maîtres en éducation. Ils instaurent la dimension du politique via la confrontation des discours, ils aident contradictoirement à choisir le meilleur. Cela dit, l’expression même de « démocratie culturelle » ne va pas de soi, c’est une conflagration entre deux domaines qui peut être redoutable quand le politique sous couvert de démocratie dirige ou révolutionne la culture.

Une langue « universelle » ?
Pour « googler », il faut entrer un ou plusieurs mots-clés qui lancent la recherche. Nous devons parler un idiome de mots-clés pour accéder à l’information. Car elle-même est transformée en un ensemble d’occurrences et accessible grâce à des index. La langue universelle de Google est une langue sans syntaxe et sans style, organisée selon une procédure, très académique, de citation généralisée. Google classe le plus haut ce qui est le plus souvent cité-demandé. La langue des mots-clés permet de faire de la qualité rien qu’avec de la quantité.

Par ailleurs, la majorité du web parcouru, donc des informations indexées, reste en anglo-américain. Il y a, marketing oblige, des interfaces dans la plupart des langues pour que le client se sente chez lui, mais ce ne sont là que des «flavors», comme dit Google, des parfums, qui relèvent le plat unique qu’est l’anglais. Enfin, la prééminence de l’anglais est sensible dans les traductions automatiques proposées, si imparfaites qu’elles en sont comiques.

Notre destin est-il de devenir « Google-dépendants » ? Il n’est jamais sain de dépendre d’une seule source d’approvisionnement, pour l’information comme pour le pétrole. Les autres grands moteurs sont moins bons et non moins américains. D’où l’initiative d’un moteur européen qui est en train de prendre corps, Quaero (comme Galileo face au GPS). Mais c’est une alternative stratégique, rien de réellement différent. Je crois qu’il faut aussi réfléchir à un autre type, à plusieurs autres types même, de structuration des données ; prendre appui sur ce qu’un Google laisse de côté : partir des oeuvres singulières et de la différence des langues au lieu de partir du flux des opinions et du tout-à-l’anglais ; explorer la pluralité des cultures comme telles, les structurer de manière diversifiée, pour induire d’autres types de recherches et de résultats. Bref, inventer.

Philosophe et philologue, Barbara Cassin est directrice de recherche au CNRS et codirectrice de la collection « l’Ordre philosophique » au Seuil. Spécialiste de la pensée grecque et de la sophistique, elle a notamment dirigé « Vocabulaire européen des philosophies » et vient de publier « Google-moi. La deuxième mission de l’Amérique » chez Albin Michel.


Réponses

Sébastien
10.30.2007

Hello Marco !

Très bon article que tu as repéré là !

Pour rebondir sur son propos, en ce qui concerne la source des données, à moins de créer un Réseau parrallèle, la source sera toujours la même à savoir le contenu plublier sur les sites Web.

En revanche la question n’est pas tant de ne disposer que d’une seule source d’approvisionnement mais surtout d’une seule source de mise en forme de cette information. Et c’est à mon avis, cette approche visant à trouver une autre façon de structurer et d’explorer l’information qui serait plutôt à approfondir…

Mais ne disposons-nous pas déjà de ce type d’outils ?

Prenons l’exemple des outils collaboratifs comme Wikipédia. A mon sens, ces outils représentent une alternative sur plusieurs points.

D’une part leur contenu n’est plus composé de toute l’information publiée sur le Web, mais d’une information consolidée par les utilisateurs de ces médias (et, à ce titre, pas plus ni moins contrôlable que le reste du Web).
D’autre part, et comme corollaire à l’origine de la source de contenu, ces outils ne fournissent pas les résultats en fonction d’un maximum d’occurence syntaxiques (indépendemment du sens) mais en fonction de la pertinence du contenu (liée au principe d’une information consolidée), et proposent, en cas d’ambiguité sur le sens, des choix permettant d’affiner sa recherche en se basant sur le sens du contenu.
Dernièrement, ces médias offrent des moyens de structuration de l’information sous de multiples formes tout en restant souples, conviviaux et sans démultiplier l’information (notion de liens croisés)!

Pour conclure autant j’adhère au développement philosophique de l’auteure, autant je reste dubitatif sur la vision manichéenne de soit google soit rien !

Sébastien (aka mimil)

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